Communication

Ne soyons plus leurs monstres

[Mention de viol, sexualité normative, pathologisation, homophobie, pédophilie]


Dans la nuit du 15 au 16 février, le sujet de l’asexualité a été traité par l’émission Balance Ton Post. Cyril Hanouna, tristement célèbre pour les shows qu’il anime où l’on n’a aucun complexe à piéger un jeune homme gay par téléphone et à créer la polémique autour d’expériences ou de blagues qui banalisent le viol, a donc cette fois estimé qu’il avait l’entière légitimité de mener un débat sur la normalité des non-sexualités et de l’asexualité.

Le segment s’est ouvert sur le témoignage d’un homme libertin, qui explique d’un ton très assuré et enjoué à quel point il a une vie sexuelle fournie et épanouie. Après quelques idées reçues sur le libertinage, un couple prend la parole. L’homme raconte comment il a eu son premier rapport sexuel à quinze ans avec sa femme, elle aussi présente, qui en avait alors vingt-cinq. Bien qu’il est souligné qu’il s’agissait d’un détournement de mineur, un propos très confus et erroné est tenu à propos de la majorité sexuelle. Il est considéré que, de toute façon, « ça arrive » et qu’il convient quand même de souligner qu’iels forment un couple uni et que leur relation est aujourd’hui « formidable ».

Un prêtre catholique a ensuite enchaîné pour confier l’importance du sacrifice qu’il fait en honorant son serment de chasteté et à quel point cette privation n’a pas lieu d’être dans d’autres contextes puisqu’ « un couple qui veut durer dans le temps doit avoir des relations sexuelles ». Les pulsions sexuelles que sacrifie ce prêtre sont ensuite passées au peigne fin par plusieurs représentants du personnel médical (un psychothérapeute, une sexologue et un médecin urgentiste), qui expliquent que la sexualité est un pilier qui garantit l’équilibre du couple.

Après quelques vannes, Eric Naulleau (essayiste machiste qui tient des chroniques avec Eric Zemmour) semble se rendre compte que tout ce discours est quand même un peu normatif et c’est alors l’occasion de passer la parole à l’invitée asexuelle, Lily-Rose, après une définition bâclée et fausse de ce qu’est l’asexualité (illustrant parfaitement cet article récent de Skynews à propos de l’ignorance globale qui entoure le sujet).

Lily-Rose dispose d’à peine 20 secondes (durant lesquelles elle parvient tout de même à exprimer comment elle a découvert l’asexualité et qu’il ne s’agît pas d’une phase, mais d’une identité qu’elle a toujours eue) avant de se livrer à l’interrogatoire du médecin urgentiste qui tenait à lui soumettre ses recommandations avisées (non) selon lesquelles elle devrait passer une batterie d’examens, parce que peut-être que ces choses (soit son orientation sexuelle) pourraient alors changer et qu’elle pourrait mener une vie différente (une vie hétérosexuelle, donc). La sexologue intervient ensuite pour insister avec un apparent mépris sur le fait que dissocier certains moments d’intimité physique de la notion de sexualité la dérange à titre personnel, rajoutant sournoisement une couche à l’invalidation du témoignage de Lily-Rose.

La vie de couple de Lily-Rose est alors disséquée dans l’incompréhension et la fascination malsaine de tout le plateau. Le psychothérapeute rappelle que le « trouble du désir sexuel hypoactif », avec lequel est parfois confondue l’asexualité dans le cadre médical, est toujours inscrit au DSM-V (le manuel diagnostic des maladies mentales).

On détend un peu l’atmosphère avec quelques vannes sur l’impuissance ou la sexualité déviante des chroniqueurs du plateau avant que Cyril Hanouna, en se basant sur des études floues et controversées, ne se mette à énumèrer les effets néfastes que l’absence d’activité sexuelle peut avoir sur la santé puis à faire intervenir un jeune homme du public qui raconte sa détresse d’être puceau à 25 ans. Stéphane Edouard, sociologue des médias notoirement misogyne, lui aussi dans le public, lui dresse alors un tableau de ce que que les femmes (semble-t-il de manière unanime et uniforme) attendent réellement d’un homme et lui suggère de « se départir d’un discours féministe qui contraint beaucoup d’hommes à rester seuls ». Le segment se termine enfin sur l’annonce du prochain sujet, portant sur « les amours interdits » et faisant le portrait, entre-autres, d’un couple incestueux.

Notre association avait reçu quelques jours plus tôt un message du rédacteur en chef de l’émission qui réclamait que nous l’appelions au numéro qu’il nous avait laissé parce qu’il cherchait à nous joindre au plus vite, sans préciser le motif ni le contexte de cet appel. AVA n’est pas la seule association contactée, le Collectif Non-Binaire et l’association @robase avaient également reçu un message similaire. Nous avons tou⋅te⋅s décliné cette invitation, AVA et @robase ayant manifesté leur souhait que ce sujet ne soit pas traité par l’émission et que les communautés ne soient pas sollicitées.

AVA, @robase et le Collectif Non-Binaire sont de jeunes et petites associations très isolées dans leurs luttes. AVA n’est actuellement maintenue à la surface que par les deux militant⋅e⋅s aces que nous sommes, à essayer de promouvoir la visibilité de l’asexualité et la formation d’une communauté asexuelle dont les membres pourraient s’apporter mutuellement la bienveillance et le soutien qu’ils ne peuvent pas trouver ailleurs. Cela représente une charge de travail et de stress énorme pour nous, à tel point que nos activités finissent régulièrement par s’interrompre pendant plusieurs semaines, le temps pour nous de recharger nos batteries avant de nous remettre au travail. Malgré tout, nous nous félicitons de l’organisation du cortège Ace/Aro à la Pride de Paris depuis 2016, de la production et de la traduction de documents permettant de rendre disponibles des ressources francophones, du succès du discord asexualité/aromantisme francophone que nous avons contribué à créer et de l’essor médiatique des dernières interventions des concerné⋅e⋅s que nous parvenons à motiver.

Cette émission est un concentré de ce que nous vivons au quotidien en tant qu’asexuel⋅le⋅s, aromantiques, et/ou non-binaires : la méfiance et le mépris de celleux qui l’apprennent, l’incompréhension ou la négation de nos vécus, le péril de l’accès à des soins qui n’impliqueraient pas la pathologisation de notre identité, la profonde honte qui nous habite même dans les espaces les plus préservés, l’extrême rareté des milieux acceptants, l’hégémonie des normes cisgenres, hétéro- mais aussi sexuelles.

Certain⋅e⋅s considéreront qu’en dépit de toute la toxicité de cette émission, il s’agît là d’une occasion de promouvoir notre visibilité. Mais à quel prix ? Celui de l’impact croissant des manifestations de haine qui nous sont adressées sur les réseaux sociaux ? Celui de l’entretien d’une définition toujours incorrecte et jamais politique de nos vécus ? Celui de l’enracinement d’un système qui ne remet jamais en question le regard de mépris qu’il nous porte ? Soyons visibles, mais à nos propres conditions. Cessons d’accorder du crédit à cette logique qui voudrait que nous nous devons de participer à des freak shows en gardant le sourire, et bâtissons de nous-même nos espaces de visibilité, de lutte et de soutien mutuel. Nos identités sont légitimes et politiques, la construction d’un monde plus bienveillant ne pourra pas se faire sans notre contribution.

Avec le soutien d’@robase et du Collectif Non-Binaire,
Estance et Novambre, co-responsables d’AVA